Sur les podiums comme dans les ateliers, la mode durable ne fait plus figure de parent pauvre. Les bouteilles en plastique recyclé n’ont plus le monopole de l’innovation : un nouvel acteur s’impose, inattendu, né des champs tropicaux où l’ananas règne en maître. Oubliez la vieille rengaine des déchets alimentaires sans avenir : place au Piñatex, ce cuir végétal qui bouleverse les codes.
Tout commence au Royaume-Uni avec Ananas Anam, une société qui ne se contente pas de ressasser de vieilles recettes. Leur pari ? Reprendre une technique philippine séculaire pour transformer les feuilles d’ananas, ces résidus que l’on jette sans y penser, en un textile à l’allure et à la résistance d’un cuir haut de gamme. L’idée frappe juste : d’un côté, moins de déchets agricoles à gérer, de l’autre, une matière première abondante à portée de main. Rapidement, la société londonienne accumule les distinctions, décrochant dès 2016 le prix de l’innovation matérielle décerné par la Fondation des Arts UK. Un an plus tôt, l’organisation Peta lui attribuait le label Vegan Fashion et un prix spécial pour son engagement.
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Derrière cette révolution, on trouve Carmen Hijosa. L’Espagnole, fondatrice d’Ananas Anam, ne s’est pas contentée de copier une tradition du XVIe siècle. Après une carrière dans l’industrie du cuir, elle découvre par hasard, lors d’un séjour dans le Pacifique, le savoir-faire philippin qui consiste à tisser des fibres d’ananas. Inspirée, elle décide de pousser plus loin la recherche, rêvant d’un similicuir à la fois élégant et respectueux de l’environnement.
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Sept années de travail acharné plus tard, entre les Philippines, le Royaume-Uni et l’Espagne, voient naître le Piñatex. Ce tissu non tissé, issu exclusivement des fibres de feuilles d’ananas, ne nécessite aucun procédé de tissage traditionnel. Il coche toutes les cases : naturel, résistant, et surtout, il offre aux agriculteurs locaux une source de revenus supplémentaire. Concrètement, les feuilles récoltées partent vers une entreprise spécialisée en Espagne, où elles sont transformées en ce textile unique. Rien ne se perd : la biomasse restante sert d’engrais organique, fermant la boucle d’une production locale et vertueuse.

À l’œil et au toucher, le Piñatex évoque le cuir synthétique, mais son procédé tranche radicalement avec les techniques polluantes du cuir classique. Ici, aucun agent toxique : la fabrication se veut écologique et biodégradable. Il faut près de 500 feuilles, soit environ 16 ananas, pour obtenir un mètre carré de cette matière. Sacs, chaussures, vestes… Les possibilités sont vastes, et la facture, elle, reste contenue : comptez 23 euros le mètre, là où le cuir animal grimpe facilement à 25 voire 40 euros. Carmen Hijosa l’affirme : « On peut varier les épaisseurs, jouer sur la résistance à la déchirure ou à la traction. » Le Piñatex se prête au jeu : souple, respirant, léger, facile à coudre comme à imprimer, et même ignifuge. Un matériau caméléon qui séduit par sa polyvalence.

Face à ce succès, les grands noms de la haute couture s’intéressent de près à cette alternative venue des tropiques. De Puma à Camper, les essais se multiplient. Les premiers prototypes, confiés à des créateurs indépendants, font mouche et laissent entrevoir un tournant pour le secteur. Carmen Hijosa garde la tête froide : « Je ne peux pas prédire si demain nos chaussures seront toutes faites d’ananas, mais je me réjouis de voir que l’industrie ouvre enfin les yeux sur des solutions viables et respectueuses. »

Le cuir d’ananas trace sa route, entre innovation technique, conscience écologique et promesse de design inédit. Peut-être qu’un jour, l’odeur d’ananas remplacera celle du cuir neuf dans les ateliers de mode, et cette perspective, elle, a déjà de quoi faire réfléchir.

